Jaws (Les Dents de la mer) – 1975 – Steven Spielberg
Durant les années 70, les catastrophes en tout genre envahissent les écrans dans un véritable raz de marée de productions qui visent à réduire en cendres tout ce que l’homme a pu bâtir jusque-là. Qu’ils soient d’origine naturelle ou technologique, ces cataclysmes proposés par des titres comme L’Aventure du Poséidon, Airport, Tremblement de terre ou La Tour infernale rencontrent un énorme succès auprès du public, et vont remettre au goût du jour, et pour une période qui va durer une dizaine d’années, les films catastrophe. Parallèlement à cela, émergent du côté des films d’horreur bon nombre de récits qui mettent en scène des animaux tueurs, utilisés comme outil de vengeance au travers d’un personnage plus ou moins torturé. Réalisé par Daniel Mann, Willard va ainsi rapidement engendrer une invasion de bestioles (rats, mais aussi serpents, araignées, abeilles) dans les scénarii quasi-identiques proposés aux producteurs. Tout aurait pu en rester là sans l’arrivée d’un nouveau trouble fêtes, le mastodonte surnommé Bruce, effrayante vedette du film Les Dents de la mer. Un film qui, à l’instar de King Kong ou de Les Oiseaux à leurs époques respectives, va lui aussi à terme marquer plusieurs générations de spectateurs, scénaristes et réalisateurs. Considéré aujourd’hui comme un véritable classique du cinéma horrifique, son impact sur le genre des titres traitant de la revanche de la nature sur l’homme n’est plus à établir, tant la structure narrative du film allait être réemployé jusqu’à plus soif. Initiateur du sous-genre intitulé « Sharksploitation », le nombre de films qui s’en sont inspirés plus ou moins ouvertement, ou qui lui rendent hommage sont légions, sans oublier les trois suites officielles dont il a fait l’objet. Mais aucune de ces productions, bien que certaines demeurent très réussies, n’arrive à égaler la violence et la terreur qui se dégagent de la vision de Les Dents de la mer.
À l’époque, Steven Spielberg n’avait réalisé que quelques productions pour la télévision, dont deux épisodes de la célèbre série Night Gallery ainsi que quelques films, comme l’excellent Duel,dont le déroulement du récit n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Jaws. Avec Les Dents de la mer et son histoire de requin semant la panique sur les côtes de l’océan Atlantique, Spielberg va rencontrer un succès immédiat auprès du public. Jaws pulvérise alors les précédents records du box office grâce à une campagne de publicité énorme et une date de sortie choisie avec soin, le bouche à oreille faisant le reste. Tout concourt à la réussite du film. Il reçoit en outre diverses nominations et des attributions de prix, notamment aux Oscars, Golden Globes ou encore lors des Grammy Awards, cérémonies durant lesquelles le film se distingue le plus souvent pour son ambiance sonore et l’excellente qualité de sa partition composée par le célèbre John Williams.
Le scénario du film s’appuie sur l’œuvre éponyme de Peter Benchley, auteur qui verra par la suite d’autres adaptations de ses romans projetées dans les salles de cinéma, comme Creature (1998, de Stuart Gillard) ou encore La Bête (1996, de Jeff Blekner). L’écrivain à d’ailleurs participé à l’écriture du film, et pour le clin d’œil, apparaît dans celui-ci en tant que journaliste pour la télévision.
Nous nous retrouvons donc dans la petite communauté d’Amity Island, station balnéaire située dans la région de La Nouvelle-Angleterre, qui va subitement être victime des attaques en mer d’un grand requin blanc (Carcharodon Carcharias). Après la découverte du corps d’une jeune vacancière sur une plage, le chef de la police locale, Martin Brody va alors désespérément tenter de convaincre le Maire de faire fermer les plages afin de protéger le public des attaques de ce qu’il suppose être un requin. Mais le Maire, plus préoccupé par la réputation de la ville et les recettes que procurent à la station tous les touristes estivaux, va refuser de l’écouter. Les attaques vont donc continuer de plus belle et provoquer une panique sans précédent dans l’histoire de la station. Martin Brody, va alors décider d’aller chasser le requin, avec l’aide d’un biologiste spécialisé en ichtyologie nommé Hooper et d’un pêcheur bourru répondant au nom de Quint, attiré par la récompense offerte à qui tuera la bête.
Un pitch très classique en somme, mais qui reste cependant diaboliquement efficace, la scène d’ouverture du film est à ce titre l’un des moments les plus angoissants que peut offrir le cinéma. Il fait nuit, quelques jeunes vacanciers se prélassent sur la plage autour d’un bon feu, pendant qu’une des filles de la bande part se rafraîchir un peu.
La nuit est douce, l’eau est bonne, mais imperceptiblement l’angoisse commence à monter, le thème musical utilisé ici, très discret, accentue la tension alors que soudain l’isolement de la future victime, surnageant entre l’obscurité des profondeurs et celles du ciel, nous apparaît clairement. Brutalement cette dernière, hurlant, va être emportée sous la surface de l’eau, happée et traînée par une mâchoire d’une puissance énorme. Cette scène surprenante, d’une violence suggérée inouïe allait à jamais marquer plusieurs millions de spectateurs. Difficile en effet après avoir vu ou revu le film de se retrouver seul dans l’eau au milieu de nulle part ou même proche de la côte sans songer ne serait-ce qu’un dixième de seconde à cette scène… qui pourtant ne montre absolument rien de l’implacable tueur marin…
Le reste du film sera dans l’ensemble tout aussi efficace, et si au final le nombre de morts peut nous paraître peu élevé (5 au total, et 6 avec le chien), ces dernières sont toutes plutôt marquantes, notamment l’attaque de l’enfant sur son matelas gonflable, qui disparaît dans un bouillon de sang, la découverte des restes de Ben Gardner, ou encore celle du gars sur sa barque. Des attaques aussi subites qu’impressionnantes, renforcées par une mise en scène solide. Les scènes de panique sur les plages sont tout aussi fortes, et nous permettent de nous rendre compte que l’anxiété est bien là, enfouie quelque part, invisible mais pénible, et que Brody commence à devenir tellement préoccupé par la présence du requin qu’il en perd presque toute sa raison. Une des grandes forces de Les Dents de la mer est, à l’époque en tout cas, due aux faibles connaissances sur l’espèce animale tueuse qui s’en prend aux protagonistes de l’histoire. Le livre de Benchley mis à part, seul le terrifiant documentaire de Peter Gimbel, intitulé Bleue est la mort, blanche est la mer et sorti en salles en 1971, avait permit à de nombreux spectateurs de découvrir le fascinant grand requin blanc.
Les personnages sont également bien développés et attachants, surtout le trio principal donnant la chasse au squale et dont les relations se tissent à travers quelques très belles scènes du film, très humaines. On y apprend, souvent autour d’une bonne bouteille, pas mal de choses : que le chef Brody, qui déteste l’eau suite à un traumatisme lié à une noyade dans son enfance, doit se saouler pour pouvoir monter sur un bateau ; que Matt Hooper est un océanographe un peu illuminé passionné par les requins ou encore que Quint, marin-chasseur obsessionnel à l’image des capitaines Nemo ou Achab, qui a un vieux compte à régler avec les squales… qui le lui rendront bien lors d’un final mélangeant allègrement moments de bravoure, répliques cultes et une tension qui vous met sur les nerfs. Des scènes d’une violence inouïe nous montrant cette fois-ci le prédateur sous tous les angles, comme nous le l’avions encore jamais vu jusqu’à présent, malgré un aspect assez caoutchouteux par moments.
Le parallèle avec le film d’Hitchcock n’est pas anodin, les deux réalisateurs parvenant sans peine à effrayer le spectateur grâce à une atmosphère accablante, tétanisante par moment, le tout grâce à une mise en scène parfaitement maîtrisée, une ambiance sonore superbe et des acteurs parfaitement à l’aise dans leurs rôles respectifs. Ils diffèrent cependant en bien des points en ce qui concerne la manière dont les animaux sont présentés au spectateur.
Alors que dans l’un ils sont innombrables et que leur présence écrasante dans la petite ville apporte une vison assez apocalyptique à cette invasion, le film de Steven Spielberg lui est basé sur la présence d’un prédateur quasi-invisible, dont les agressions sont basées sur la surprise, rompant la tranquillité ambiante avec des attaques d’une férocité étonnante.
Le lieu où se déroule l’action est également très important. S’il est plutôt aisé de s’abriter dans une maison ou une voiture lorsque l’on est à terre, comment échapper au plus grand prédateur marin, qui surgit soudainement des profondeurs silencieuses et sombres des fonds océaniques? Isolé, terrifié par une présence que l’on identifie seulement lorsque ses mâchoires se referment sur nous. Cette façon de ne pas beaucoup montrer le « monstre » participe grandement à la tension que distille le film, situation quasi accidentelle car ce sont des problèmes survenus durant le tournage avec le requin mécanique, surnommé Bruce, qui ont eu pour influence de rendre ce dernier moins présent à l’écran. Il a du donc fallu faire avec les moyens du bord, improviser un peu sur les plateaux de tournage, et finalement le résultat n’en est que plus inquiétant. Les nombreuses scènes durant lesquelles le grand requin blanc n’est que suggéré, sont ici tout aussi efficaces, si ce n’est plus que celles où il apparaît en gros plan, malgré des effets spéciaux réussis dans l’ensemble.
Un film terrifiant qui ne laisse rien au hasard et qui vient de fêter son 30ème anniversaire sans avoir pris une seule ride. Soutenu par un casting sans faille, des effets spéciaux de très bonne facture, Les Dents de la mer est sans aucun doute une oeuvre magistrale qui risque d’effrayer encore de nombreuses générations de spectateurs. Parmi la tripoté de films de requins en tout genre s’étant inspirés de ce modèle, peu peuvent se venter d’atteindre cette excellence, mais vous pouvez tout de même jeter un œil aux honnêtes productions suivantes : 12 jours de terreur, La Mort au large ou encore sa suite directe, l’excellent Les Dents de la mer 2.
À découvrir également :
- Jaws 2 (Les Dents de la mer 2) – 1978 – Jeannot Szwarc
- Jaws 3-D (Les Dents de la mer 3) – 1983 – Joe Alves
- Jaws : the Revenge (Les Dents de la mer 4 : la revanche) – 1987 – Joseph Sargent
- Jurassic Park – 1993 – Steven Spielberg
- The Lost World: Jurassic Park (Le Monde perdu) – 1997 – Steven Spielberg








Le meilleur film de requin de tous les temps ! Même si sa sortie a provoqué une mauvaise réputation pour notre pov’ requin blanc, qui est encore aujourd’hui confondu avec un monstre de nombreux connards qui n’y connaissent rien…
pas grand chose à ajouter à ta superbe critique nachthymnen, film jamais égalé.
J’ai redécouvert le film lors d’une soirée fantastique au ciné et ce fu une bonne claque.
Je le regarde environ tout les 2 mois, et cette semaine 3 fois, c’est un des rares films où je ne m’ennuie jamais.